dimanche 15 janvier 2017

pensais-je - PROSERIES, chapitre 100

peinture Antonio Saura



chapitre 100




Je dois utiliser ma tête, pensais-je, aussi longtemps que je l’ai, puisque, pensais-je, ça ne peut que se gâter, et bientôt je n’aurai plus assez de tête, pensais-je, pour développer des pensées à propos de ma tête, maintenant il me reste assez de tête, pensais-je, pour thématiser la dégénérescence de ma tête, et arrivera sans doute bientôt le jour où je serai encore capable de formuler le mot tête mais sans me rendre compte que c’est de ma tête qu’il est question, je dirai tête en n’étant plus en mesure de parler de ma tête, je dirai tête sans avoir ma tête, et je dirai queue, et encore d’autres mots indécents sans me rendre compte combien ils sont indécents, j’émettrai les phonèmes bite & con, jouissant en catimini de les émettre, et je les répéterai, compulsivement, ô bite où ai-je ma tête, ô tête où ai-je ma bite, et on me dira de me taire, such a dirty old fool, ils ne se souviennent pas du temps où j’avais ma tête, j’avais une tête si active, toute pleine de mots, des hirondelles et des roseaux et des vallons et des rivières, je dois tester ma tête, pensais-je, examiner si les mots ont encore leur sens, et j’exulte quand passe l’hirondelle, quand coule la rivière, et je fredonne allègrement que je ne suis pas encore décapité.


PROSERIES
chapitre 100
inédit





samedi 14 janvier 2017

comme dans l'autre siècle - PROSERIES, chap. 99






99.


Le monde si nécessaire si inutile, nos montres sans cesse donnent l’heure exacte, nul besoin de les remonter, comme dans l’autre siècle, je n’ai pas vu leurs intestins où sont logés les ressorts, et les aiguilles, sur le cadran avancent tournent, quand il fait grand silence on entend un lancinant fluet tictac, c’est à Rome qu’il faudrait aller, illico, une fourmi ailée depuis deux heures chemine au fond du cendrier, n’arrive pas à remonter sur les bords, fait des escalades sur les fragments de cendres cylindriques, remonte redescend, avec une sorte d’acharnement sinon de désespoir, tous ces pas inutiles, bien des fois aussi elle retombe sur le dos, se retourne se relève, et continue à cheminer, d’un bord à l’autre, sans pouvoir quitter le lieu, elle semble ne pas se souvenir qu’elle a des ailes, je ne sais pas si elle sait où elle est, je ne sais pas si elle voit où elle est, je ne sais pas ce que voient ses yeux quand elle regarde, ses yeux sont si minuscules que je ne les vois pas, quand j’écrase un mégot je fais attention de ne pas écraser la bestiole, tout autour il y a le monde si nécessaire si inutile, le voyage Rome aller-retour coûterait 7777 rands, dans l’intestin de la montre s’activent les engrenages et les ressorts bandés du temps qui n’arrête de marcher, si nécessaire si inutile.


PROSERIES
chapitre 99
inédit




vendredi 13 janvier 2017

sur la raide corde...

Peter Gysi, Seiltänzer, Tuschzeichnung, 2009





sur la raide corde danser
avant de se la mettre autour du cou

avec la plume acérée de sergent griffonner
avant de se la planter dans l’œil

se soûler à la claire fontaine
avant de tête première s’y noyer

papillonner autour d’un rose nuage
avant de choir comme un pavé

et tant de rêves toujours en suspens






NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit




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jeudi 12 janvier 2017

plus perdu que jamais - PROSERIES, chap. 98

peinture de Pierre Soulages


98.

Perméabilité aux menus événements qui n’ont aucune raison d’être ni aucune conséquence, mais qui arrivent quand même, au gré de caprices cryptés, comme ce petit coup de brise qui fait chalouper la grappe de raisins mi-mûrs, comme ce honeysucker émoustillé qui vient pendant quelques instants sucer le sexe d’un rouge hibiscus, et cette écharpe autour de mon cou qui passagèrement éloigne les maléfices, tout se passe tout le temps comme si des maléfices guettaient de partout, mais les voilà passagèrement paralysés par les vertus cotonneuses de cette écharpe, je suis incognito & en sécurité, comme c’est marqué sur les écrans lumineux, malgré la fin du monde je suis en sécurité, Nijinski esquisse le légérissime pas d’une pirouette, la corde où se pendre est rangée au fond du bahut, you wanted to die, je tremble en réentendant ces mots qui sautent sur la page au gré d’un caprice crypté, you are the one who wanted to die, je n’ai jamais compris cela et ne le comprendrai jamais, Nijinski fait glisser ses orteils graciles sur le tapis lisse pour esquisser sa pirouette, je suis plus perdu que jamais et en toute sécurité, mon écharpe déploie toute la magie de son coton.


PROSERIES
chapitre 98



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absence

peinture Joan Miró


elle décida, un jour, de venir
elle décida, un jour, de s’en aller

j’ai pris ce qu’elle me donnait
ce qu’elle avait, ce qu’elle était

elle me donna l’amour
et la beauté et la volupté

quand elle partit
elle me donna son absence

absence qui comble ma vie




NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit




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mardi 10 janvier 2017

tout est là

peinture Paul Klee



dans la lente lenteur du temps
chialer un peu & chantonner

et ne vouloir plus rien
parce que tout est là

la vie verse sa corne de plénitude
tant de tendres dons soleilleux

ne vouloir plus rien
parce qu’on a tout eu

et disparaître euphoriquement




NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit



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lundi 9 janvier 2017

perle noire

Franschhoek, photo L. Sch. 08 01 2017



chapitre 22


1.
Le passereau, je regarde le passereau qui est là, sur la rambarde du balcon, je vois son œil, minuscule perle noire, avec ça il voit, comme je vois avec le mien, même s’il ne voit sans doute pas de la même manière, pas les mêmes choses que moi, ne s’intéresse pas aux mêmes choses que moi, mais il s’intéresse à moi, et moi je m’intéresse à lui, pour des raisons qui ne sont pas les siennes.

2.
Son œil et mon œil ont les mêmes fonctionnalités, le même mécanisme extrêmement sophistiqué, et à voir sa minuscule perle noire, je suis émerveillé, je suis tout à coup infiniment émerveillé impressionné ébloui, profondément émerveillé de ça : de la vue, de nos vues, que nous voyions le monde, qu’il y ait un monde à voir, ici devant le balcon, dans le petit matin, c’est une grande montagne (je corrige, j’avais écrit montaigne…), encore dans l’ombre, sauf la cime qui s’illumine des premiers rayons du soleil.

3.
Les deux passereaux, le mâle et la femelle, étaient hier soir déjà au même endroit sur la rambarde, à faire des gazouillements énervés que je ne compris que plus tard, sur le moment je me disais que ce n’est pas habituel que des passereaux fassent de façon presque interrompue ces bruits de crécelle, comme s’ils n’étaient pas vraiment heureux, c’était comme une fâcherie, une alarme, ce matin il y a grand vent dans le paysage, les herbes se couchent et les arbustes sont secoués, les arbres échevelés, le livre bleu de Jean-Pascal Dubost, posé devant moi sur la table, s’est soudain ouvert, et un feuillet qui était entre les pages s’est d’un coup envolé, disparaissant aussitôt par-dessus des toits, je ne me rappelle pas quel papier il y avait entre les pages du livre, brouillons peut-être pour une énième lettre d’amour pas envoyable, peut-être une grivoiserie notée à un moment d’excitation, some slippery Muschi-stuff, je me serais fait rabrouer, parfois quand je suis au seuil d’une phrase à me demander si je peux écrire ça comme ça, je l’entends, perché sur mon épaule, tout contre mon oreille, Walser croasser narquoisement : ja freilich, tu peux, kannste !

4.
La femelle fait à plusieurs reprises un rapide vol entre la rambarde et le haut du lustre à quatre bras suspendu au plafond de la terrasse, elle reste juchée un instant sur le dernier maillon de la chaîne du lustre, avec des mouvements rapides de la tête regarde de tous les côtés, et j’ai l’impression que c’est surtout moi qu’elle tient à l’œil, puis retourne à son poste sur la rambarde, pendant que le mâle continue à croassoter, je m’aperçois qu’à côté de l’endroit où le lustre est accroché il y a une petite ouverture carrée dans le plafond, et au bord de ce trou, à plusieurs endroits on voit de petites macules de boue, et soudain je comprends : il y a un nid là-dedans, et ils n’osent pas y entrer tant que je suis là, par une sorte de tangence fragile & fugace nos vies se sont frôlées et nos rythmes en ont été, de façon imprévue, un peu perturbés, eux l’inquiétude et la contrariété, moi la curiosité et l’attendrissement.

5.
Je quitte la terrasse pour quelques instants, me cache à l’intérieur, derrière la porte, et très peu après la femelle s’élance et disparaît à l’intérieur du trou, puis le mâle aussi, qui avait émis son inesthétique gazouillis tout en tenant dans bec un fétu de plume, disparaît à son tour à l’intérieur, et j’ai enfin compris : ils ne veulent pas compromettre la sécurité de leur nid, et n’y vont pas tant que je suis présent, ils ont leur vie, j’ai la mienne.

6.
Ils vivent sur terre comme je vis sur terre, et le vent continue ses rafales, et le soleil conquiert la montagne, et en bas de la terrasse, au bord du large étang, les roseaux ondulent au rythme des rafales, comme dans un film japonais que j’ai vu il y a très longtemps, un film sombre & dramatique, une poule d’eau gracile & solitaire zigzague dans l’eau, l’existence amphibie semble beaucoup lui plaire, elle est visiblement insouciante et enjouée, aucun prédateur ne l’a jamais inquiétée, et moi je suis à bonne distance, n’interfère en rien dans ses batifolages, de temps en temps elle plonge, disparaît pour quelques secondes, puis ressurgit un peu plus loin, s’ébroue et continue son allègre pédalage, elle est célibataire et cela lui convient, la poule d’eau n’est pas grégairement canard, elle se suffit à elle-même, et les passereaux sur la rambarde crécellent de nouveau, parce que je suis là, le mâle tient dans son bec une nouvelle ramille, le nid n’est sans doute pas fini, je suis là, à ma table, sous le lustre, dans le matin venteux, avec mon cahier, à noter mes balivernes sur la vie, sur la vue, sur la petite perle noire, et sur le regard du passereau et sur le mien, la massive majestueuse montagne que je regarde tout le temps, et mon émerveillement infiniment mélancolique qu’il y ait à voir tout cela, l’énigme absolue de l’existence du monde.

7.
Je me prépare ma troisième tasse de café, eau bouillante, poudre Nescafé-Capuccino, achetée au Pick & Pay, en sachets, dix par boîte, les passereaux sont en couple, c’est émouvant, mâle et femelle, c’est émouvant, soucis communs, peut-être aussi plaisir d’être ainsi ensemble, puis, pendant que j’allais me mettre à réfléchir sur la monogamie des volatiles, soudain sur mon écran, au gré du manège des algorithmes apparaît une photo, un moment avec Lhasa de Sela, en juillet 2005 à Lodève, elle sourit, je souris, elle a posé la main sur mon épaule, elle est morte, je vis encore.

8.
Elle est morte, son sourire n’est pas mort, et pendant que je bois ma troisième tasse de café, un peu sursucrée, le passereau continue ses vols entre la rambarde et le haut du lustre, il n’ose entrer dans sa demeure, il se méfie de moi, ne veut pas que je sache où est son nid, la minuscule perle noire de son œil m’a aperçu, et je ne lui inspire pas confiance, cela fait deux heures que cela dure, deux heures de notre vie, de ma vie, je ne sais pas ce que c’est deux heures pour eux, je ne sais rien de la durée de leurs journées, rien de la durée de leurs vies, rien de leur joie d’être ensemble, rien des modalités de leur monogamie, est-elle annuelle, saisonnière,  ou pour la vie, le soleil a encore continué sa quotidienne conquête de la montagne, il l’aura bientôt tout entière, puis un pigeon vient se poser, lourdement, sur la rambarde, autour de ses yeux, une zone ovale rouge vif, à côté des passereaux il est géant, un boeing à côté d’un piper, le passereau ne prend pas note de lui et continue à créceler.

9.
Je continue à lire dans le livre de Jean-Pascal Dubost « Continuation de détails », 2007, chez L’Âne qui butine, à 317 exemplaires, ses tribulations existentielles ferroviaires salledattentistes résidentielles poétologiques urbanistiques néolithiques potagères, il continue à lire Collin « 22 lignes par jour », qui lit Collin ?, qui connaît Collin ?, je ne connais personne qui lit Collin, alors lire dans Dubost qu’il lit Collin, ça m’émeut, et j’ai le réflexe d’ouvrir un Collin, mais je suis à douze mille kilomètres de chez moi, il n’y a pas ma bibliothèque, je veux dire ce qui reste de ma bibliothèque, Collin me reste, Collin n’a pas brûlé, il y a au moins un Collin sur les trois que j’avais, qui a échappé au désastre, il n’était pas sur une planche C du grenier, je suis régulièrement retourné aux livres de Collin pendant plus de vingt sinon trente ans, petites observations, menues perceptions, ésotérismes intrigants, monologues passablement autistes, déclarations qui n’engagent pas la configuration de l’univers, interpellations dont on ne sait pas qui elles interpellent, parfois c’est juste le bout d’un doigt qui pointe un infime phénomène presqu’imperceptible dans l’immense domaine du perceptible, ou un adjectif un peu de guingois, un adverbe jouissivement incongru, ou des récurrences qui paraissent insister mais c’est sans conséquence, annonces qui annoncent autre chose que ce qu’elles annoncent, quand je lis je n’ai pas besoin, pas envie de trouver ce à quoi je m’attendais.

10.
Plaisir d’agencer sans liant d’aucune sorte des mots qui loin d’accrocher ne font que planer dans les embruns, puis soudain tel nom propre qui fait son cratère de météorite, Walser ou Machado, repères qui balisent un pointillé en suspens, écharde si épaisse à la seule mention du nom de Descartes, si actif dans sa tête, si assidu & farouche, et si infatigable jusqu’à son ultime & fatal rhume à Stockholm, j’avais deux longues planches Descartes, plusieurs versions des œuvres complètes, dont les jaunes Garnier, trois épais volumes, avec la correspondance chronologiquement mêlée aux œuvres, on passait en revue les objections de ses correspondants, et ses objections aux objections, l’élaboratoire des pensées, feuillet après feuillet gribouillé avec de la suie liquide, et aux jours fériés la blanche collerette dentelée, et Franz Hals qui barbouille son poignant portrait sans faire le détail de la dentelle, juste des traits rageurs de blancheur comme feront plus tard les impressionnistes, et sur les planches Descartes ses très-savants commentateurs, à commencer par Guéroult que je lisais à Paris en 1967, à contempler le Descartes par Hals, on rêve d’un Spinoza par Rembrandt, et on pense à la Sternstunde où Holbein a peint Erasme, quelques zones où la montagne porte de terribles cicatrices, endroits où le feu est passé, détruisant des centaines de conifères, restent des squelettes carbonisés, et à leurs pieds quelques chétives touffes d’herbes qui recommencent à mettre un peu de verdure, graines enfouies qui ont survécu ou ont été amenées de loin par le vent, les deux planches Descartes avec une trentaine de livres n’ont rien laissé, sauf quelques grammes de cendres transformées en poisseuse bouillie par les trombes d’eau des pompiers.



AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit





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vendredi 6 janvier 2017

De la nature des femmes




chapitre 21

1.
Nous sommes tous tout le temps nus, sous nos habits ― toutes les femmes sont tout le temps nues, sous leurs habits. Peut-on dire comme ça ? On peut pas. Parce que nu, c’est voir nu.
Je commence à m’exercer pour écrire quelques petites rédacs sur la nudité. Et pour le moment ça démarre pas bien. J’y reviendrai une autre fois. Ce sera sur le voir nu. Plus spécialement sur le voir nu des femmes, parce que c’est ça qui m’intéresse et m’a depuis toujours intéressé.

2.
J’ai acheté un petit taille-crayon au Pick & Pay, pour quelques rands, très bon marché, probablement made in China, c’est pas marqué dessus, mais c’est plus que probable, en plastique rouge, et très léger, je le mets dans la poche de mon pantalon, question de l’avoir toujours avec moi, où que j’aille, pour que je puisse tailler mes crayons où que je sois, je prends un très grand plaisir à tailler mes crayons, c’est presque une volupté, le crayon que je taille le plus, c’est l’orange, colour grip de Faber Castell, c’est celui que j’utilise & donc use le plus, parce que je lis beaucoup, et en lisant je souligne, et c’est lui dont je me sers pour mes nombreux soulignages, je souligne en orange, je souligne épaissement des mots qui m’importent, l’épaisseur du soulignage est proportionnel à l’importance du mot, cela peut faire jusqu’à quatre ou cinq traits superposés, mais ça peut être aussi plus léger, deux ou trois traits, parfois c’est une phrase entière que je souligne, dans ce cas c’est un trait simple, qui peut être appuyé ou pas appuyé, c’est selon, parfois c’est un trait vertical, à la marge, le long d’un alinéa qui m’importe, et quand un alinéa m’importe beaucoup, je trace plusieurs traits verticaux, quand un alinéa est très très important, ces traits juxtaposés peuvent remplir toute la marge, jusqu’au bord de la page, mon crayon orange colour grip de Faber Castell en trois semaines a perdu plus de la moitié de sa longueur d’origine, et cela à force de le tailler avec le taille-crayon probablement chinois, je préfère que la mine soit toujours semi-pointue, ce qui fait que je me mets en devoir de tailler avant que la mine soit obtuse, obtusité qui ferait d’office un trait trop épais, quand je veux faire un trait épais, je préfère en superposer plusieurs, pour que la mine reste capable de faire un trait plus fin quand je veux souligner finement.

3.
Nous sommes naturellement nus, mais ce n’est pas naturel que nous le soyons. Aussi nous couvrons-nous. Et surtout nos bas-ventres, comme faisaient Adam et Eve, après l’épisode de la pomme.

4.
Au siècle de Brantôme on appelait le sexe de la femme : sa nature.

5.
Comment les bouts de mes doigts spiralent autour de son nombril, aériennement, touchant à peine la peau délicate de son ventre adoré, et comment ensuite l’index seul chemine en direction de l’aine, effleurant très légèrement la lisière de la toison, et j’écoute, dans un ravissement sans pareil les toutes douces plaintes que cela suscite, la sonorité ‘oooh’ exhalée, à peine audible, mais c’est si intense que c’en est assourdissant, puis le doigt précautionneusement descend le long de la lisse exquise vallée de l’aine, et déjà la respiration se fait plus saccadée, et la mélopée de volupté continue à scander sa suave note monocorde.

6.
Dieu qui voit tout tout le temps, voit donc aussi les femmes nues tout le temps, qu’elles soient habillées ou pas, il voit tout et à travers tout, et donc aussi à travers les blouses et les culottes.
Je n’ai pas envie de ça. Je n’envie pas Dieu. Et n’ai pas envie d’être Dieu. J’ai envie de mes envies.
Mes envies qui s’alimentent des manques et de la privation.
Quand j’ai envie d’une femme, j’ai envie de la voir, de l’avoir nue. Mais elle n’est pas nue.

7.
Dieu qui voit tout, et sonde nos reins et nos cœurs, littéralement ― il  trousse nos panneaux (pagnes) et haillons d’autour de nos parties honteuses, et ne se feint point à nous voir partout, jusques à nos intimes et plus secrètes parties. ― Montaigne, « Essais », III.5

8.
Comment, dans l’ultime phase de me faire jouir avec ses mains, elle halète & murmure : laisse-moi voir, je veux voir comment tu jouis, comment ça sort, et combien, et jusqu’où, je veux que ça saute jusqu’à ton menton, et je veux que tu cries, promets-moi de crier, j’aime ça tellement quand tu hurles.

9.
La nudité, question théologique : étant entendu que nous ressuscitons nus, certains docteurs des premiers siècles ont mis en doute si les femmes au jugement universel ressusciteront en leur sexe, et non plutôt au nôtre (celui des docteurs…) pour ne nous tenter encore en ce saint état. (cf Montaigne, « Essais, III,5)

10.
Une note indiscrète d’un certain ‘conseiller Guilhem’ relate une confidence que Montaigne lui aurait faite : qu’il ne vit jamais, du corps nu de sa femme, que le visage et les mains.


AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit



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jeudi 5 janvier 2017

200 millions d'années...

fossile d'un Coelophysis, 200 millions d'années



chapitre 20

1.
Hilarant spectacle intellectuel, quand l’ignorance des ignorants s’étale dans des argumentations : écoutez raisonner un prédicateur créationniste.


2.
Comment, pendant le trajet sur l’autoroute, après m’avoir empaumé cajoleusement pendant une heure ou deux, elle porte les doigts devant son nez pour les humer avec ravissement.


3.
L’ignorance est la règle, la connaissance l’exception. Il est bien plus facile de se soumettre à quelques slogans sinon à l’un ou l’autre verset sacré, que d’affronter la réalité des faits, de faire ses enquêtes dans le domaine de ce qui est connaissable ou avéré.

Les faits, historiques autant que scientifiques, sont là, virtuellement, à la portée de tous, mais rares sont ceux qui s’y réfèrent.


4.
Comment, pendant que nous nous embrassons chaudement dans le parc du rempart, ma main dans son dos descend s’enfouir dans sa culotte, tandis que ma langue s’enfonce dans sa bouche et le bout de mon doigt dans son cul.


5.
Bel enthousiasme optimiste quand Montaigne commence le lumineux (tardif & dernier) XIIIe chapitre du IIIe livre des « Essais » par les mots : Il n’est désir plus naturel que le désir de connaissance.

Connaître en réfléchissant (appliquant la raison) et examiner la réalité (en ayant recours à l’expérience). Cette connaissance, nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous faut (ne réussit pas) nous y employons l’expérience (…) qui est un moyen plus faible et moins digne ; mais la vérité est chose si grande, que nous ne devons dédaigner aucune entremise qui nous y conduit.

Cet enthousiasme de penser et d’examiner, est-il si naturel que ça ? Je ne pense pas. Montaigne parle pour lui-même. La plupart des hommes n’ont ni le temps, ni le loisir, ni l’envie, ni le besoin de réfléchir et d’étudier.

La plupart se satisfont ou bien de vagues croyances ou bien d’une foi religieuse bien précise, sans base de réflexion ni d’examen d’aucune sorte, sauf celui, par lecture littérale, de versets archaïques inscrits dans des livres très anciens en des langues qu’ils ne connaissent pas, par des scribes dont ils ne savent rien et dans des circonstances et des contextes dont ils ne se préoccupent pas un seul instant.


6.
Entretien sous un parasol au bord de la mer, avec un couple d’avocats de Paarl, petite ville du Western Cape ; parlons politique, religion et éducation ; dans la classe de leur fils de dix ans, sur les vingt écoliers, dix-sept ou dix-huit sont (de parents) créationnistes ; ici, disent-ils, le calvinisme sévit encore.

Quelques jours plus tard, je m’entretiens avec un cinéaste de Cape Town sur les mêmes sujets ; il ne connaît pas le mot créationniste, mais quand je lui explique, il répond que la grande majorité des gens dans ce pays sont créationnistes. Lui-même, de la part de sa mère, a reçu une éducation religieuse très stricte ; et ce n’est qu’à 42 ans qu’il s’est, avec un immense soulagement, émancipé de la religion : en lisant le livre de Neale Donald Walsch « Conversations with God », livre qui heureusement, dit-il, est devenu ici un bestseller.

Mon interlocuteur mentionne une phrase qui se dit dans le débat religieux : If you believe in dinosaures, you don’t believe in God.


7.
Pour les fondamentalistes il y a deux théories concernant l’origine du monde, exclusives l’une de l’autre : l’évolutionnisme et la Bible. La deuxième est tellement plus plausible parce que divine.

Adam & Eve au paradis, il y a six mille ans, ont batifolé parmi les biches, les marmottes, les puces, les pinsons, les lézards et les dinosaures.


8.
Comment, pendant qu’elle s’en occupe de ses deux mains, avec une sorte d’intense amusement, le prenant tantôt avec douceur tantôt fermement, attentive à ses métamorphoses, le laissant se rabougrir puis le faisant de nouveau gonfler, y mettant la bouche, la langue, pour le malaxer ensuite tout luisant de salive, faisant une moulante glisseuse gaine avec sa main, puis pressant soudain très fort les boules, comme pour les faire juter, et s’extasie de voir suinter du méat sur le bout du gland la petite goutte visqueuse & cristalline qu’elle va recueillir sur le bout de son doigt pour l’étaler sur mes lèvres et y venir ensuite avec les siennes, puis retourne à son tendre labeur manuel, disant : comme j’aime ça, comme ça tombe bien que tu aies ça.


9.
S’il est écrit dans la Bible que Jésus est le nouvel Adam, cela veut dire qu’Adam a réellement existé ; il est le premier homme, et avec Eve il engendré toute l’humanité. Aucun Darwin ne peut toucher à ça. That’s my faith.


10.
Mon interlocuteur de Cape Town dit combien il était soulagé de s’être libéré de la religion ― puis il ajoute : but the uneducated, underprivileged, what else for them if not religion ?



AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit



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mercredi 4 janvier 2017

sur ma barque légère...

peinture de Shitao (1642-1707)


chapitre 19

1.
La nuit dernière, regardant les étoiles, je me disais : c’est un firmament que tu n’as jamais vu…

Cette hybris de bousculer l’orbite des planètes et le rythme des saisons, je ne m’attends pas à ce que tu l’approuves. Aller à l’autre bout de la terre en une seule nuit, alors que de ton temps il fallait des semaines et des mois. Toi, le plus loin que t’es allé, c’est Rome. Je me permets cela, et me le paie : pour trente jours je m’installe sur la côte africaine, non loin du Cap de Bonne Espérance. Fuir l’hiver du nord pour atterrir (mot que je t’expliquerai) dans l’été du sud.

Je t’écris cela, Michel, très tôt le matin, le soleil vient à peine de se lever et répand déjà généreusement son chaud & sa lumière, je t’écris cela à ma table, dehors dans le patio de l’auberge, devant ma chambre ; tout le monde dort encore, seul le chat roux rôde, se penche sur le bord de la piscine pour laper l’eau tiède ; le honeysucker avec son long bec effilé volète dans l’arbre d’une fleur à l’autre, chez toi les arbres en ce moment sont transis sous le givre, ici ils sont couverts de fleurs, the honeysuckers fly with great celerity, their mouvements are quick and abrupt, and they never walk or climb.

PS  J’ai envoyé aussi une missive à Ovide. Il est malade. Il se sent vieux. Il attend la mort. Je continue à lire ses « Tristia ». Je ne pense pas qu’il écrive encore. Et je ne compte pas l’égayer, n’étant pas tellement gai moi-même.


2.
L’aubergiste, le matin, sur la nappe blanche de la table du petit déjeuner, à côté des deux petits bols de confiture, un rouge et un jaune, a déposé un brin de lavande.


3.
Parmi les nuages les amants dans leur étreinte chagalliennement naviguent, longuement de mon regard je les suis jusqu’à ce qu’ils s’estompent à l’horizon.

C’est là que nous irons, oui, tous, un de ces jours : derrière l’horizon.


4.
Dans mes lettres à MdM (*), quand il n’est pas question d’idées concernant notre commune humaine condition ou de concepts philosophiques dérivés du grec ou du latin, je lui explique parfois des choses qu’à cause de l’éloignement dans le temps il ne peut pas vraiment comprendre, je ne voudrais pas lui faire violence, mais j’ai envie de le prendre à témoin. Je suis prudent & circonspect dans le choix de mes mots. (Il m’arrive aussi d’avoir des difficultés avec les siens ― et je dois aller consulter Jean Nicot, « Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne », publié par David Douceur à Paris en 1606). Quand il est question d’aéroplane, j’y vais avec précaution, je décris, détaille, fais voir le fonctionnement sans tomber dans des technicités inutiles qui nous feraient nous embourber dans d’indigestes jargons plein d’incongrues nouvelletés lexicologiques.


5.
Li Po a écrit vingt mille poèmes, j’en ai lu une soixantaine. Si je tire mon épée pour couper l’eau / l’eau continuera à couler / si je lève ma coupe pour noyer mon chagrin / je n’en aurai qu’un peu plus de chagrin / car la vie en ce monde / n’est pas ce qu’on voudrait / à l’aube claire, cheveux au vent / je m’en irai sur ma barque légère … il ne dit pas où il va, il ne payera pas d’obole, il n’y a pas de Charon dans sa mythologie, ni de Cerbère.


6.
J’avais deux livres de Danielle Collobert, sur une des planches C de la bibliothèque du grenier, les deux livres ont brûlé, avec la planche, avec l’étagère, avec la bibliothèque, avec le grenier, avec la maison. Danielle Collobert se suicide à 38 ans. L’âge qu’avait ma femme quand elle morte.


7.
Bach, vers la fin, ne voyant plus, dictait.


8.
Parfois, quand je regarde mes mains, c’est à ça que soudain je pense : mes mains sur toi.


9.
Ces vacanciers qui deux par deux viennent s’installer sous les parasols des terrasses, à partir de ma singulière mocheté j’observe leur double laideur, ils sont usés & tristes, et jouent au couple, mal, all those pricks of all those husbands, fainted & asleep, wobbling uselessly, out of service.


10.
Pour la énième fois les mêmes trois passereaux viennent frénétiquement picorer parmi les mêmes pavés où il n’y a toujours que poussière.


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(*) Michel de Montaigne


AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit



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