samedi 9 septembre 2017

FRAGMENTS DU JOURNAL INTIME DE DIEU - fragment No 2831

L.F. Bénouville, CoMmunion mystique de sainte Catherine de Sienne, vers 1840, Louvre
Fragment 2831 — La mystique ne m’a jamais particulièrement interpellé. Cela peut paraître paradoxal : n’est-ce pas le domaine dans lequel ils m’ont témoigné la plus grande, la plus chaude ferveur ? Justement. C’est ce qui m’indisposait. C’était trop. Trop chaud. Trop près.

La mystique rhénane, ça va encore, c’est dans une zone tempérée, le Rhin, la Moselle. Un maître Eckhart opère avec des concepts abstraits, éthérés ; il en invente même, dans sa belle langue allemande, pour s’avancer dans mes inaccessibles parages.

Mais quand dans la chaude excessive Espagne ils filent une extatique métaphore du Couple, pour faire de moi un Époux dans d’incandescentes Noces, ça commence à devenir un peu trop invasif et m'embringue dans de louches emmêlements.

Le pire, c’est quand ça se met à dégouliner.

En Italie, chez Catherine de Sienne, par exemple : cela se passe dans la deuxième moitié du XIVe siècle. Raymond de Capoue a tout décrit en détail dans sa « Vita di Santa Catarina da Siena ».

Catherine un jour, dans un accès de ferveur spéciale et d’humilité paroxystique, trouvant que son cœur était indigne, exprima dans sa prière le vœu que ce cœur lui fût enlevé.

Jésus prit cela au pied de la lettre, fit la descente sur terre, alla voir la nonne, lui délaça la chemise de nuit, prit à pleine main le sein gauche pour le soulever un peu, ouvrit la poitrine et détacha le cœur. Et l’emporta.

Catherine, les jours suivants, vécut sans cœur, ça ne battait plus dans sa poitrine. Puis un matin, à la chapelle, après l’office, alors que ses consoeurs avaient déjà quitté les lieux, elle vit une intense lumière et Jésus apparut devant elle, tenant dans ses mains un cœur luisant & vermeil. Il se pencha sur Catherine, lui ouvrit de nouveau la poitrine et rebrancha précautionneusement le cœur, en susurrant: C’est le mien — Hoc est cor meum, car Jésus avait appris à parler le latin.

Plus tard, selon le biographe, quelques consoeurs témoignèrent, pour la postérité, qu’au bain elles avaient entraperçu la cicatrice sous le sein gauche.

Mais ce n’est pas la seule dégoulinure dans la vie de Catherine de Sienne.

Il y eut encore la scène où Jésus s’approcha d’elle si près, chemise ouverte, qu’elle eut la bouche en face de la poitrine, à l’endroit où la lance à Golgotha avait fait une profonde entaille, et ça continuait à suinter. Le biographe écrit : Lorsqu’elle comprit qu’elle devait boire au goulot de la fontaine de vie, elle posa ses lèvres sur l’ineffable effusion et laissa couler dans sa gorge le mystérieux breuvage.

Plusieurs peintres très pieux ont représenté la scène, notamment Léon François Bénouville, vers 1840, tableau qu’on peut voir au Louvre.

On peut dire que c’est une sorte de fellation mystique, télescopage entre la déglutition communiante eucharistique et la manducation deep throat d’une vidéo hard, bref, on l’aura compris, là on est loin des abstractions métaphysiques dans lesquelles je me sens à l’aise et qui sont mon domaine propre, je veux dire : pas dégoulinant.

mercredi 30 août 2017

LE CAHIER DE NAROKI, sixième livraison, 166-198

dessin Gustav Klimt





SIXIEME LIVRAISON

166 - 198



166.
H.D. Thoreau, un homme heureux, et qui le sait et qui se dit heureux. Vivre dans la simplicité et le loisir, sans soucis et sans obligations.
Pendant deux ans, écrit-il en 1854, je me suis principalement occupé de fleurs et n’avais d’autre impératif que d’observer le moment de leur éclosion.

167.
Ce matin, mi réveillé, j’ai vision de machettes, cela revient encore & encore cycliquement, c’est encapsulé en moi, cauchemardesque parasite, une obsession, un ressassement — comment ils partent au travail à l’aube, dans la camionnette, vers les collines, deux trois villages dans lesquels, au soir, tous les habitants seront morts.

168.
A Dresde, à partir du 19 septembre 1941, obligation de porter le Judenstern ; il faut l’acheter, il coûte 10 Pfennig.
Quand on va voir des amis, on sonne trois fois ; une fois, ça pourrait être la Gestapo.

169.
Quand je lui dis : Après toi, je ne veux plus d’autre femme, elle me rabroue sèchement au lieu de s’attendrir et de me faire un sourire.

170.
Notre Classe est définie fémininement : nous sommes animal à mamelles.

171.
Les biographèmes avec tu, tu sais, lui dis-je, ils sont mis comme ça, parce que c’est comme ça qu’ils se présentent, ça les rend vifs & plausibles[1].

172.
La rondelette ado tire vers le bas, encore & encore, les bords effrangés de son short, dans la tentative de voiler les plis horizontaux de son derrière, mais rien n’y fait, on continue à voir, le short est trop short.
Le nu du cul, disait brièvement Hipparque de Smyrne, commence aux plis. (« Bréviaire d’esthétique anatomique », en 996 aphorismes, 329 av. JC).

173.
Femmes si bellement, si sidéramment toisonnées que dessinait Klimt.
Klimt dans ses dessins, écrit Jean Clair, a imprimé au corps féminin les sinuosités mêmes de l’organe qu’il cache, en révélant à grandeur les courbes secrètes, les convulsions et les circonvolutions des lèvres, tandis que le tracé fin, échevelé, emmêlé de son crayon en traduisait à merveille le fouillis toisonné. — « Journal atrabilaire », 2006).

174.
Je lui fais la bise, elle dit : Qu’est-ce que vous sentez bon… C’est le dernier atout des vioques, lui dis-je, de ne pas puer.

175.
Comment je la trouve, elle a jamais demandé ça, comment je la trouvais, elle savait comment je la trouvais, je la trouvais la plus belle de toutes, elle m’émouvait jusqu’au fond de l’âme, elle savait cela, parce que je le lui disais comme ça, je lui disais tu m’émeus jusqu’au fond de l’âme, que je la désirais, ça je ne lui disais pas, pas besoin de lui dire ça, dès que je la touchais, je me mettais à bander, elle s’en rendait compte aussitôt, posait sa main là où je la désirais, elle souriait, elle aimait que je l’aime et la désire, je ne lui ai jamais demandé comment elle me trouvait.

176.
A la Brasserie « L’Ambiance » à Alès, pensant à elle, je pensais, puis notai cette pensée : Est-ce que ces jours-ci elle va dépenser une seule pensée pour moi.
Et je pensais que non. Je pense que je pense trop. Je pense que ne devrais pas penser à elle. Je pense que je devrais penser des pensées qui m’éloigneraient et me libéreraient d’elle. Je pense que tout ce temps où je suis sans elle, je suis avec elle.
Je voyage vers le sud, prenant les petites routes départementales, je roule lentement, contemplativement, aucune hâte d’arriver où que ce soit, personne ne m’attend nulle part, je suis seul, horriblement seul, magnifiquement seul, ne parle à personne, personne ne m’entend, personne ne m’écoute, puis soudain je m’entends parler, assis à une terrasse sous un parasol dans la douceur de l’été, je m’entends dire : Un rosé s’il vous plaît…
C’est des moments où je pourrais écrire une lettre, par exemple à Annie Dillard, si j’avais son adresse.

177.
— Comment te sens-tu ? — Heureux. Mais floué aussi, violemment floué.

178.
Je pense que je suis assez doué pour la résilience.

179.
Hâtifs griffonnages de proto-notes qui deviendront des notes peut-être, qui deviendront des phrases entières peut-être. Des pensées peut-être. Comme ces misérables balbutiements à la terrasse de la Brasserie « L’Ambiance » à Alès. Balbutier d’abord, avec l’espoir d’arriver à dire. Et lire, pour s’encourager (ou s’enfoncer définitivement), quelques bribes chez autrui, Thoreau et sa sereine allégresse, Pessoa et son hystéroneurasthénie fondamentale. Pavese et son vice absurde, Leopardi et sa loquace désespérance.

180.
La mouche qui tournoie et m’énerve, finit par se poser un instant sur la page ouverte de mon livre, je la frappe à mort avec la frappette, et ça fait une tache brunâtre exactement sur le mot amour, passage où l’aide-comptable Bernardo Soares, derrière son pupitre au quatrième étage de la rue des Douradores, écrit que cet amour, si nous voulons le donner, par sentimentalité, — alors autant le donner à la chétive apparence de mon encrier qu’à la vaste indifférence des étoiles…

181.
Parmi ses dizaines de carnets thématiques, il y en avait un, précieux, qu’il appelait « Carnet indigo », indigo à cause de la couleur, précieux à cause de la matière, du cuir soyeux et tout doux au toucher. C’est là qu’il déposait des notes qui ne trouvaient pas leur place ailleurs. Il y écrivait notamment, pourquoi il ne voulait pas (encore) mourir, en prenant soin de numéroter les arguments.

182.
Pendant huit jours, dans mon hôtel à S., j’étais à moins de cent mètres de la Méditerranée, et je ne suis pas allé la voir, la mer. Comme si je lui en voulais. Son ressac aurait été celui de trop de souvenirs. Souvenirs si beaux, si uniques que ça m’aurait mélancolisé de façon dévastatrice.

183.
A mon amie Kd. je montre le dessin que je viens de faire, une sorte de calligraphie à la chinoise, cela pourrait être un idéogramme, mais en fait c’est une facétieuse & subtile allusion à un détail anatomique féminin.
Je demande à mon amie si elle voit ce que c’est. Elle examine, un peu perplexe, hésite à se prononcer.
- Un utérus, dit-elle.
- Quoi… ?

- Un vagin, dit-elle.


Elle ne connaît manifestement pas les dénominations des choses féminines. Je lui dis ce que c’est. J’ai l’impression qu’elle connaît à peine et n’a jamais utilisé le mot vulve.

184.
En un autre temps, Montaigne, qui se serait volontiers peint tout nu, l’aurait peut-être fait, ce que Harry Matthews a fait ludiquement, non à propos de soi, mais pour une soixantaine de personnages : les circonstances de l’acte de masturbation, cette activité élémentaire et courante reléguée systématiquement dans une marginalité qui la voue à la quasi-inexistence. Alors que c’est, statistiquement, la pratique sexuelle la plus fréquente. Alors que c’est, au fil des jours, un moment spécial, sinon remarquable et mémorable. Mais non, il faut escamoter cela sous la chape opaque de l’inavouable. Et surtout ne jamais poser à cet endroit-là des mots.

185.
Micro-biographème — Les bleus Touaregs, cette année, ne sont pas revenus vendre leurs boucles d’oreille et leurs bagues au marché de S.
La bague, pendant plus de deux ans je l’ai portée, puis un jour, sans qu’il n’y eût plus aucune raison qu’elle soit encore à mon doigt, je l’ai perdue — un soir, rentrant chez moi je me rendis soudain compte que mon doigt était nu, la bague donc ce jour-là était tombée, peut-on dire comme ça qu’une bague tombe, je ne pense pas que l’emploi soit dans Littré.

186.
Cette frange un peu indécise entre la tristesse et la mélancolie ; j’oscille entre les deux ; il y a encore la pesanteur de la tristesse et déjà, un peu, la légèreté de la mélancolie.

187.
Dans la tristesse, on est immergé. Dans la mélancolie, on est suspendu.

188.
On rentre un peu la tête, et les bombes passent. De toute façon, ce n’est pas ici qu’elles tombent, mais à dix mille kilomètres. Là-bas.

189.
C’è una dolcezza a pensarsi soli, lucida disperazione[2]— Guido Ceronetti, « Insetti senza frontiere », 2009.
Ce sera l’exergue de mon voyage du sud.

190.
C’est un petit-neveu de Bernardo Soares qui note ça au quatrième étage dans une banlieue non identifiée. Elle m’enfonce, note-t-il, quand je dis elle, note-t-il, c’est métonymiquement pour vie, en fait c’est beaucoup moins abstrait, note-t-il, mais je mets ça par lâcheté & précaution, pour ne pas me faire rabrouer davantage, elle m’enfonce, et c’est bien sûr mérité, qui suis-je pour ne pas être enfoncé, c’est à cause d’une mauvaiseté sans doute native, sinon contractée, mais d’une manière désormais intraçable pendant l’enfance, à un moment crucial de l’enfance, biographiquement indécelable, le petit-neveu de Bernardo, à son quatrième étage dans la banlieue, a toujours été, à propos de sa biographie, d’une cécité incompréhensible, — puis quand je demande : Pourquoi m’enfonces-tu ?, et, renchérissant : Pourquoi m’enfonces-tu autant ?, elle rétorque en remettant une couche, un soufflet de mélasse, ma chemise blanche en dégouline, elle rallonge & accentue la liste de mes mauvaisetés, et c’est bien sûr mérité, tous ceux qui n’ont pas encore détecté ni sanctionné ma mauvaiseté, avec une incompréhensible indolence & indulgence, je les ai entortillés par mon charme chafouin, c’est flagrant, elle m’enfonce, et je suis jusqu’au menton dans un marécage de mélasse, c’est pas beau, j’ai jamais été aussi moche. Je me hais. Elle dira : Même ta haine est narcissique.

191.
Quand on prononce devant lui le mot immaculé, cela lui fait des fantasmes passablement obscènes, il entend des choses comme y m’a enculé.

192.
Naroki valorise de plus en plus le territoire du songe, cette réalité parallèle, et floue & vertigineuse où circulent confusément des messages, où apparaissent et ressurgissent des personnages qui me reconnaissent, me renient ou m’ignorent, m’attirent ou me repoussent, m’approuvent ou me condamnent.
La séparation de la vie d’avec la mort est flottante, poreuse, ambiguë.
Naroki circule dans ces zones nocturnes comme pour se familiariser avec un territoire où il pourrait se rencontrer lui-même, spectre évanescent après le trépas.

193.
Je suis si impatient que vienne le jour où de tout ça nous pourrons parler, mais j’appréhende tout autant que ce jour-là elle ne parlera que pour dire qu’il n’y a rien à dire.

194.
Faute de frappe : pour parler je tape perler. C’est grave, cher Sigmund ?

195.
Cahier Morphée, vol. XIII — Très content de trouver, en pleine ville, cet emplacement de stationnement, non pas le long du trottoir, mais nettement marqué perpendiculaire et légèrement en diagonale par rapport à la rue. Et au moment où je m’y engage surgit devant moi, tout près, un visage, ou plutôt un masque, à faire peur, comme au guignol, c’est la propriétaire de la maison, qui m’accueille ainsi sur ce qu’elle peut légitimement considérer comme son territoire, pour m’intimider, me chasser, puis elle laisse tomber le masque, et me fait comprendre que c’était une blague, elle paraît me connaître, me reconnaître, elle dit quelque chose comme : cette place vous l’avez déjà protégée, loin donc que j’aie fait quelque chose qui puisse lui déplaire, j’ai agi d’une manière qui lui convient. Astucieux stratagème du rêve…

196.
J’ai fait quelque chose de répréhensible, me suis rendu coupable. Mais l’instance qui a pouvoir d’accusation, de condamnation, de sanction, n’applique pas, à mon égard, la loi à la lettre, mais fait preuve de souplesse, d’indulgence, de bienveillance. Et pour quelle raison ? Parce que c’est moi, et qu’il convient, avec moi, d’être indulgent et bienveillant, contre toute évidence. C’est un scandale permanent.

197.
Si manchot estropié écorché exsangue émasculé naufragé, mais comblé.

198.
Quand en amour on a connu la plénitude, on ne sera plus jamais dans le vide — et le manque, après, dans la perte, dans le désamour, dans le retour à la solitude, si douloureux soit-il, est un manque privilégié — et la solitude est habitée, hantée, imprégnée par une myriade d’ineffaçables souvenirs.





[1] voir § 18.a de la « Narratologie élémentaire »
[2] Il y a une douceur à se penser seul, lucide désespoir




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